Un exemple de récit de vie

Récit biographique réalisé à partir d’un collectage effectué en 2012 (Ostau Comengés) :

« Et puis la guerre est arrivée, Laval, Pétain, et tous les autres, … Un soir, avec Papa, Maman et mes deux frères qui étaient encore enfants, nous nous sommes rassemblés autour du poste de TSF. Et là, nous avons entendu. Chaque français en âge de partir devait tant de journées à l’Allemagne, donc, moi aussi. J’entends encore la voix de Laval au travers de la radio. Nous étions abattus, tous. Ce soir là, nous sommes allés au lit sans rien nous dire, sans en parler, comme si rien n’avait été dit. Sauf que Maman pleurait. La nuit, impossible de trouver le sommeil, je tournais, virais mais… l’imagination était la plus forte, qu’allais-je bien pouvoir aller faire en Allemagne ou où que ce soit ?

Les jours ont passé et quelques uns de ma classe se sont volatilisés. Adrien, Louis, et Abel, fffffouit, disparus ! Le bruit courait que l’un se cachait dans une grange, vers le Prat deth Cournèr, que l’autre avait fui en Espagne et quant au dernier, on n’en savait rien. Papa était très en colère devant ces jeunes, il disait « ils sont fous et irresponsables, tu as bien entendu ce qu’a dit Laval, qu’il y aurait des représailles sur les familles s’il y avait désobéissance ! ». Alors, moi, je suis resté et j’ai attendu le jour de l’incorporation, bien sage.

(…) Cette usine, si vous l’aviez vue, elle était immense, jamais je n’avais connu un bâtiment aussi grand, aussi massif. Et ça continuait sous-terre sur plusieurs niveaux.

Là-bas, en Autriche, j’ai appris à respecter les hommes, et à les connaître. Il y a deux ans environ, lors de ma dernière escapade à l’hôpital, l’ambulancier était noir. J’ai bien vu qu’il pensait qu’un vieux rabougri de mon âge, jamais sorti de son village, avec son accent et son patois, aurait peur de lui. Alors, on a parlé. Il voulait me montrer qu’il était comme moi, qu’il était catholique, etc. Je lui en ai bouché un coin en lui disant que moi, je ne l’étais pas, que je ne croyais pas en Dieu, mais que je n’étais pas raciste parce que j’avais connu les hommes de près, là-bas, dans des conditions sordides. Des Sénégalais, des Marocains, des Italiens, des Ukrainiens, des Belges… Avec tous ceux-là, j’avais partagé le quotidien de que l’on appelle : le STO (Service du Travail Obligatoire). J’avais vu le soir, lorsque nous étions entassés dans ce dortoir puant, que tous ces galériens avaient les mêmes peines et joies que moi, qu’ils regardaient les mêmes photos de fiancées, de mères, avec la même nostalgie que je le faisais.

Mais de tous les peuples que j’ai fréquentés là-bas, à XXX en Autriche, ce sont les Italiens qui m’ont le plus attristé. Nous, les français, et tous-ceux d’autres nationalités d’ailleurs, le matin, nous étions menés par les Allemands et nous partions, bon gré, mal gré, vers nos postes respectifs, en désordre, mais encadrés par les boches, arme à la main. Alors que les Italiens, eux… Pas besoin des Allemands, c’était des gradés ritals, comme l’on disait à l’époque, qui venaient chercher leurs compatriotes et qui les amenaient jusqu’aux machines en rang, et au pas de l’oie ! Eux-même ! Comme s’ils se tiraient une balle dans le pied. De les voir, vraiment, ça me faisait de la peine, je me disais « ceux-là, ils n’ont besoin de personne pour se faire du mal… ».

Un jour, j’avais étais désigné pour graisser les machines de notre atelier. L’officier SS était venu me chercher alors que je travaillais, et m’avait éructé – ils ne parlaient pas ces hommes-là, ils éructaient! – de venir avec lui dans la remise. Il m’avait remis un énorme sceau plein de graisse et m’avait fait comprendre que c’était mon tour d’aller faire la maintenance. Mais voilà, quand on l’est, on le reste ! Et maladroit, même en temps de guerre, je l’étais toujours. Je prends le seau, le porte sur quelques mètres, mais l’anse était glissante et huileuse, je ne l’avais pas bien en main, et puis je ne sais plus quelle traste trainait par terre, mais ça n’a pas manqué, je m’y suis pris les pieds dedans et… catastrophe ! Le seau par terre, et la graisse étalée partout. L’officier, c’était l’un des plus méchant, a cru que je l’avais fait exprès. Il m’a menacé avec son arme, me l’a posée sur la tempe, il hurlait je ne sais quoi en allemand, mes jambes ne me tenaient plus. Heureusement, qu’un autre plus brave que celui-ci est arrivé et l’a raisonné. Autrement, je suis sûr qu’il me tuait, là, pour rien, pour un seau de graisse renversé. Il m’aurait tué comme ça, pour rien et personne n’aurait moufté !

… »

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